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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 08:46

ZERO G

 

 

MOI, BASTIEN G.

Bonjour. Je m’appelle Bastien et j’ai fait partie des quarante passagers privilégiés qui ont pu, il y a quelques jours, connaître leur première expérience de vol en apesanteur. J’avais, je l’avoue, depuis une semaine une petite appréhension à l’idée d’embarquer à bord de cet Airbus d’Air Zero G. Demeurant  en région parisienne, je me  rendis  seul et par la route à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac  pour cette première, en France. Je ressentais comme un besoin d’évacuer solitairement le stress naissant mais pour rien au monde  je n’aurais renoncé à cette formidable opportunité.

Ce vol  exceptionnel m’était offert par mon entreprise à l’issue d’une opération de motivation interne que j’avais remporté de haute lutte en pulvérisant mes objectifs de ventes sur l’année 2012. Je suis responsable  commercial régional depuis trois ans à présent  et j’approvisionne  mes contemporains en matériels  sanitaires divers. Peu de choses à voir donc avec les étoiles.

Sur place, je retrouvai bien vite mes compagnons de vol auxquels je fus présenté. Une petite dizaine de nationalités composait le groupe aux trois-quarts masculin. Certains participants étaient venus de très loin et quelques uns  étaient arrivés la veille. Il y avait là des scientifiques, des professeurs d’université, des médecins, deux étudiants, des chercheurs, des ingénieurs, des hommes d’affaires, une héritière, un prêtre, on ne sait jamais, un pharmacien maltais et d’autres destins réunis là pour partager quelques heures  marquantes  de leur existence.

Le briefing de sécurité ne dura pas  plus de dix minutes. Quinze jours auparavant, nous avions reçu les consignes par message électronique. Le responsable du vol, un ancien spationaute, nous avait tous appelés personnellement  pour se présenter, nous donner quelques indications de programme et recueillir nos questions. Des questions, oui, j’en avais plein, trop même, alors j’ai renoncé et j’ai fait celui qui.

Puis vint le moment  tant attendu de revêtir nos combinaisons bleu-ardoise. C’était comme un trophée qu’on nous remettait. Pour de bon, il n’y avait plus de barrières entre les équipiers d’un jour. Vêtu de ce prestigieux costume, aux sigles imprimés sur des ronds de tissu cousus aux manches, étiquette nominative au  côté gauche de la poitrine, je n’avais pas plus de  dix ans. Des souvenirs de Noël et de panoplies sous emballage transparent me revenaient du fond de la vie. Je cherchais mille reflets de moi. Mais  nous n’ eûmes guère  le temps de nous admirer. Déjà, on embarquait.

Je n’avais jamais vu de cabine d’avion aussi nue, aussi vaste,  tout de blanc capitonnée,  équipée d’un filet de protection en son milieu. L’ esthétique me parût  irréprochable. On nous sangla à la paroi en prévision  d’un décollage que nous savions devoir s’opérer   à la quasi-verticale. Les moteurs lancés, très vite l’appareil s’est cabré, prenant rapidement de l’altitude. Scrupuleusement, chacun s’était figé dans la position indiquée. Dès cet instant, naturellement, toute communication fût  interrompue. C’était le moment de se retrouver avec soi-même, l’autre ne pouvant plus rien. Pendant de longues minutes, la question revînt, lancinante : qu’est-ce que je fais là ? Puis soudain, la réponse. La fameuse chute libre qui  nous émancipe.  Le monde alors bascule, le corps ne se signale plus à notre attention. L’euphorie gagne les esprits, les sourires réapparaissent, extatiques. C’est le début d’une sorte de récréation débridée. Le moment sans doute ressemble à celui d’avant la naissance. Libérés, on s’interpelle du geste et du regard, on vole de l’un à l’autre, on se touche, on se provoque gentiment, on refait des grimaces oubliées. On teste des postures improbables. En trois secondes, on a appris toutes les danses du monde  et, parfaitement désinhibés, on le démontre. Les membres de l’équipage en profitent pour nous prendre  en photos. Je doute que les clichés pris de moi fassent le tour du monde mais ils feront, c’est sûr, celui de ma famille.

Puis, la fin du rêve est sifflé. Nous sommes rappelés à l’ordre. Dociles, nous regagnons nos emplacements pour redevenir  adultes. Durant  toute la descente, chacun  reprend la position mais nous  restons  sonnés, hébétés, l’air un peu hagard. Trop vite l’A 300 reprend  contact avec le sol et nous avec la réalité.

Sur le chemin du retour, dans l’engin préhistorique qui me sert d’automobile, j’eus  le temps de mettre au point les réponses  aux questions, nombreuses, qui me seront  posées. J’arrêtai le ton, blasé et un rien sentencieux, sur lequel je répondrai. Puis, je rédigeai de mémoire cette courte correspondance que je tenais à vous adresser. Comme un des tout premiers témoignages en ce début d’aventure du  tourisme spatial dont les vols paraboliques ne sont qu’un timide avant-goût. Dans quelques années, lorsque nous serons passés aux choses sérieuses, ils auront des allures d’attraction foraine. Et les choses vont aller vite désormais. Pour aller plus haut, plus loin, plus fort. Je m’appelle Bastien G, et c’est certain, je gagnerai le prochain concours.

 

Roch GUILABERT

 

COVOS BAXON, partenaire de l’Observatoire du Tourisme Spatial (OTS) – Contact : Roch Guilabert – Tel : 01 55 20 23 83.

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